jeudi 4 juillet 2013

Chroniques de voyage - Venise

Nous sommes à Venise. Il est environ 8 a.m. Étienne et moi—les deux lève-tôt de la famille—quittons l'appartement en silence, afin de ne pas réveiller Stéphan et Mathilde qui dorment encore profondément.

Comme je me lève tôt, j'aime bien aller chercher à déjeuner pendant que ma marmaille dort encore. J'ai peut-être l'air de celle qui est dévouée, en partant ainsi pour offrir un déjeuner à sa famille, mais je dois être honnête. Ces escapades matinales sont un grand bonheur pour moi. J'aime les matins, encore plus ceux où je découvre les petits cafés du coin, la boulangerie qui fait les meilleurs croissants, les marchés ouverts offrant les meilleurs fruits locaux. Je prends le temps de boire mon espresso sur place, debout au comptoir, puis je termine mes achats et reviens à l'appartement.

Souvent, Étienne m'accompagne. J'aime sa présence. Il marche à mes cotés, me raconte plein de trucs, me fait remarquer des endroits intéressants. C'est un peu notre rituel matinal. À Paris, nous allions chaque matin chercher nos croissants à la boulangerie Chez Paul. Je prends un espresso, Éti prend un jus d'orange et nous revenons à l'appartement.

Ce matin-là, Étienne avait choisi de venir avec moi. C'est mon premier matin à Venise.

Le marché de Venise fut celui qui m'a demandé le plus de courage. Notre appartement était situé dans un quartier peu touristique; les espressos y étaient moins chers (90 centimes au lieu de 4 euros quelques rues plus loin!), les fruits aussi, et les cafés et boutiques sont fréquentés par les vénitiens... dont l'anglais est quasi inexistant. Je devais donc sortir mon italien pour une des premières fois, dans un environnement beaucoup moins simple que le restaurant.

Je suis passée devant le premier étal de fruits et légumes--établi dans une péniche, rien de moins!--sans m'arrêter. Je n'avais pas le courage. J'ai aussi passé devant le deuxième étal, puis le troisième. J'ai regardé par la fenêtre d'une boulangerie, et j'ai continué mon chemin sur Via Garibaldi, jusqu'à la mer.

Bon, je suis rendue au bout. Faut bien revenir.

- Maman? Pourquoi tu n'arrêtes nulle part?
- J'essaie, Éti, j'essaie.

* * *

Au retour, je prends enfin mon courage à deux mains. Nous nous arrêtons à un étal situé entre mon quartier et celui plus touristique (couper la poire en deux est toujours une bonne approche). Nous achetons les fruits pour la journée, et j'en profite pour pratiquer les quelques mots d'italien que je connais. Étienne aime bien pratiquer l'italien avec moi. Nous venons d'ailleurs d'apprendre un nouveau mot à l'étal de fruits et légumes: basta, du verbe bastare, qui signifie "terminé, fini". Nous essayons ensuite une nouvelle boulangerie afin de trouver de bons croissants (un exploit qui s’avérera impossible en Italie), puis je m'arrête boire un espresso bien tassé, debout au comptoir d'un café, alors qu'Étienne court après les pigeons dans la rue piétonnière.

De retour dans notre petite ruelle, nous marchons quelques pas derrière une vieille mamma italienne accompagnée d'un petit garçon d'une dizaine d'années, probablement son petit-fils. Comme nous, ils reviennent du marché. Ils ont une conversation animée; il a la mine piteuse et elle semble lui rabattre les oreilles avec une morale quelconque. Il prend la parole d'un ton plaintif; nous ne comprenons rien, sauf le dernier mot: computer, prononcé à l'italienne.

La vieille mamma s'enflamme soudainement, lève les bras au ciel et se met à crier:

- Il computer? Il computer? Basta! Basta il computer!

Le petit garçon baisse la tête, penaud. Étienne me regarde, surpris, puis il chuchote:

- Maman! Même les petits garçons italiens veulent jouer à l'ordi!
- Oui Éti! Et même les parents italiens les en empêchent parfois!

Il me regarde et sourit.

- Maintenant, maman, toi aussi tu pourras me dire: "Basta! Basta il computer!"
- C'est promis!

Il prend ma main et nous retournons tranquillement à l'appartement, prêts à réveiller nos deux marmottes et leur raconter notre aventure.